Presse en colère

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mardi 13 mai 2008

Bras cassés, bras dorés

C’est comme les rosiers fous à l’orée du printemps : il faut couper les branches. Les mortes et les en-surnombre. Celles qui menacent la vie de l’arbrisseau. C’est dur à dire, c’est dur à faire, mais sans un bon coup de sécateur (regardez chez France-Telecom : c’est pas du bon boulot bien net ?..), la Gardère, pardon la Bérézina, la mort quoi, est assurée ! C’est la loi de la nature, sélection naturelle et tout le saint-frusquin. Le b-a ba du capitalisme expliqué aux enfants. Nous y sommes en plein, dans le capitalisme. Non ? Nous y sommes.

A une autre époque, dans un autre siècle, ça s’appelait les « unter Menschen », les « sous-humains ». Question de nature ou question de degré ? Question de nature ! s’écrient en chœur les modernes missionnaires, qui arpentent les couloirs du Monde. On les reconnaît à leur mine ennuyée. A leur mine d’au-dessus du panier. A leur mine de bras dorés. Ou qui s’imaginent tels. Ils sont plus nombreux qu’on ne pense, les bras dorés, les intouchables – et pas seulement au Monde-SA.

Moi aussi, au printemps, je taille mes rosiers. Il le faut, il le faut même impérieusement si l’on veut que la pousse soit belle. Seulement, les branches que je coupe, il n’y en a qu’une ou deux. Pas cent-vingt-neuf ! Pas quatre-vingt !

Dans notre si beau Monde, il y en a eu, des bras cassés. Souvenez-vous. Celui-ci, à qui on faisait chapeau bas, il y a seulement quelques années, si talentueux n’est-ce pas, respecté, adulé par Le Monde d’en haut et par Le Monde d’en bas, qu’est-il donc devenu ? Il est la trace du temps qui passe. Alors, de grâce : si tel ou telle doit s’en aller, laisser la place, pas la peine d’en rajouter et de l’accabler de gros mots. Demain, ce sera notre tour. Souvenez-vous. De tous ces autres, étoiles filantes ! évanouis, oubliés, sitôt la porte du Monde franchie. Oubliés un peu, beaucoup… C’est normal, c’est la vie. Moi aussi, j’oublie et je taille mes rosiers.

Simplement, Le Monde n’est pas une plante de jardin, ni France-Telecom. Laissons à nos nouveaux patrons, puisqu’ils ont fait le choix de l’être, le soin de tenir eux-mêmes le sécateur. Bras dorés, bras cassés, c’est parfois juste une question de timing. Pour le reste, vive la négociation et vive la bagarre !

Catherine Simon, journaliste, service des reporters

PS : merci à Raphaëlle Bacqué et à Michel Delberghe, qui m’ont aidé à réfléchir.

lundi 12 mai 2008

L’histoire de l’Amiral

Nous, on l’appelait l’Amiral. Dans le journal, (L’Evénement du Jeudi, ndlr), il signait de son nom, Bernard Veillet-Lavallée. Mais non, avec sa casquette bleue de marin du Guilvinec, ses cigarettes brunes, ses coups de tabac et sa voix rocailleuse, ce ne pouvait qu’être l’Amiral. Tout le monde le désignait par ce surnom affectueux. Nous étions des godelureaux de trente ans. Lui en avait beaucoup plus au compteur. C’était un journaliste comme on en fait plus. Mauvais caractère et main sur le cœur. La gouaille des poulbots qui ne sont plus dupes. Il avait traversé France Soir et le Matin avec l’élégance d’un albatros en plein vol. Les mers agitées, il connaissait.

Un jour, l’Amiral avait sorti sans en faire des tonnes l’histoire du Rainbow Warrior. Il était le premier à révéler que les services secrets français avaient coulé le bateau de Greenpeace. L’affaire a eu le rebondissement que l’on sait. L’Amiral n’a jamais cherché à en tirer la moindre gloriole. Il est passé à autre chose. A un fait-divers de plus, sans doute.

Et puis voilà, il y a eu l’été 1990. Le journal était une incroyable réussite. Mais il ne fallait pas s’endormir sur ses lauriers. Pour remotiver les troupes, JFK (Jean-François Kahn) a convoqué tout le monde à un week-end de réflexion au domaine des Bézards, un endroit improbable au sud de Paris, avec salles de séminaire, bungalows, piscine, tennis, restaurants. Cela démarra comme une vaste fête avec frasques diverses et variées s’achevant, au petit matin, par une bagarre rangée avec les invités d’un mariage voisin, qui n’avaient pas voulu partager le champagne. Le lendemain matin, une partie de la rédaction en chef tenta une sorte de putsch, qui, vu l’état comateux de l’équipe, aboutit à un pschitt absolu. Au repas qui suivit, l’Amiral maugréait dans sa barbe. Ca n’allait pas fort. Il faisait soleil. Les filles étaient en beauté. Le vin pétillait. Il en fallait plus pour gâcher la journée. Alors, il partit… Deux jours plus tard, on a découvert son corps le long d’une voie de chemin de fer. L’Amiral avait décidé de tirer sa révérence. Sans rien dire. En colère.

Nous n’avons jamais compris ce qui s’était passé. Trop de tumulte, trop d’agitation, sans doute. Une vie consacrée au journalisme aux dépens de sa famille, de ses enfants, de ce fils handicapé qu’il protégeait sans jamais le dire. Jamais je n’ai vu un journal pleurer autant un des siens. Ce fut terrible. Et puis, le show must go on. Alors, on reprit le chemin des claviers. Mais quelque chose s’était brisé. Quelques années plus tard, il y eut un dépôt de bilan, un premier plan social, puis un second. Rue Christine, il n’y avait plus de fête après le bouclage depuis bien longtemps.

A chaque fois que je vois des nuages s’amonceler à l’horizon d’un journal, je pense à l’Amiral. Il râlait. Il tempêtait. Il vitupérait. Parfois, il titubait un peu trop. Peu importe. Mais c’était un journaliste en colère, qui aimait les journaux au-delà de tout et surtout ceux qui les font. Que dirait-il aujourd’hui ?

Pourquoi vous parler de l’Amiral aujourd’hui et dans un contexte aussi éloigné ? Parce que la richesse de la presse ne repose que sur la collection de ces individualités qui, jour après jour, semaine après semaine, l’invente avec leurs humeurs, leurs sexes, leurs amours, leurs emportements, leurs passions… L’oublier, c’est comme une seconde mort.

Yann Plougastel

vendredi 9 mai 2008

Jours de grève

C’est bizarre les jours de grève. D’abord, il y a plein de rédacteurs qui bossent. Ceux des suppléments (Monde des livres, par exemple) ou Monde 2, mais aussi ceux du quotidien. Parce qu’avec nos horaires, c’est compliqué. On boucle le journal du jour (daté du lendemain) à 10 H 30 et on enchaine sur le suivant. Donc, c’est la veille, l’après-midi qu’il aurait fallu cesser de travailler mais trop tard ! Et puis, on a toujours des fers au feu.

J’ai déjà dit qu’on n’avait pas l’habitude. Certains croyaient qu’il fallait un préavis, mais nous ne sommes pas un service public : il suffit de déposer la motion à la direction. Comme nous sommes des grévistes novices, certes, mais aussi honnêtes et consciencieux, on ne savait pas non plus comment se déclarer gréviste. La DRH nous a fourni la solution, on aurait dû s’en douter (par mail ) puisque ça se retrouve sur le bulletin de salaire. En revanche, si on débraye trois heures, on est payés. C’est un métier !

Mais le pire de tout ça, c’est qu’il n’y a pas de journal. Et un jour sans journal, c’est dur. Si nous en sommes tous un rouage, nous en sommes aussi les premiers lecteurs et les premiers critiques. On lit, on commente, on râle, on se réjouit, ça dépend des jours et des papiers. Déjà quand il arrive en retard, on s’inquiète : « Y a pas le journal ? ». Alors, pas de journal du tout, c’est vraiment bizarre.

Profitant d'un jour de grève, je lis les quelque 380 commentaires (au vendredi 9 mai) des lecteurs du Monde.fr sur l'article relatant toute la crise dans le groupe depuis le 4 avril. On peut les classer en trois catégories:

1) bien fait pour vous, 2) c'est moche mais tout le monde a ses problèmes, 3) continuez à vous battre.

Je suis assez d'accord avec tous.

1) on a collectivement failli, on n'a pas su s'adapter, on commet plus d'erreurs factuelles, voire de français...quelques éléments de réponse: il y a moins de correcteurs, moins de journalistes, moins de personnel (734 en 2003 à la Société éditrice du monde, la SEM, seule touchée aujourd'hui par les licenciements, 584 en 2007), moins de temps (le journal sort plus tôt, 13 heures à Paris au lieu de 17 heures il y a quelques années).

2) La conjoncture: le chômage baisse, les licenciements continuent. La presse quotidienne nationale va mal, moins de pub, moins de lecteurs (qui ont eux aussi moins de temps), plus de coûts. La diffusion totale payée du Monde en 2003 était de 345 231 exemplaires par jour, 316 851 en 2007 (en baisse de 8,2%). La pub a chuté de 11,3%. Les résultats financiers ont baissé de 4,6%.

La façade du Monde, situé au 80 boulevard Auguste Blanqui, Paris 13e.

Mais il faut compter aussi les erreurs de gestion avec au premier chef un loyer invraisemblable (passé de 4,3 millions en 2003 à 8,7 millions en 2007, soit une hausse de 102,3%) dans un immeuble pharaonique. Ce loyer est supérieur de 50% aux prix du marché, donc impossible de trouver un remplaçant. Et un bail de douze ans nous mène jusqu'en 2016. Rappelons que la direction actuelle veut aboutir à une diminution de la masse salariale de 9,4 millions d'euros.

3) à ceux là, merci. Merci à ceux qui sont prêts à payer plus cher, merci à ceux qui s'approprient leur journal, notre journal, merci à ceux qui nous défendent (vigoureusement) contre d'autres plus acides.

Merci, on va faire de notre mieux pour leur donner raison.

Martine Silber, rédactrice culture