La situation au Monde à la veille d'un CE décisif ?
Par Presse en colère le mercredi 7 mai 2008, 18:53 - Le Monde - Lien permanent
Que Le Monde soit touché par un plan de sauvegarde de l’emploi n’a rien d’étonnant, en tous cas pour ses salariés. On l’attendait depuis des mois. La situation est difficile et nous le savons (page Focus à paraître dans le daté 9/5). Mais lorsque le plan de redressement est annoncé au Conseil de surveillance le 4 avril, un vendredi soir, comme par hasard, on est sidérés. Les membres du Comité d’entreprise sont décomposés, certains ont les larmes aux yeux. « C’est bien pire que tout ce que l’on pouvait imaginer », cette phrase va revenir malheureusement au fil des jours. Des départs , il y en a déjà eu et beaucoup. Le précédent plan date de 2004. Mais le chiffre est impressionnant : 130 sur 564, dont 2/3 de journalistes et ¼ d’ administratifs. (qui deviendront 129 après le départ d’une journaliste). La méthode aussi : il n’y a encore jamais eu au Monde de départs contraints. En outre, la cession d’une partie des magazines provoque un profond malaise.
La première Assemblée Générale, le mardi 8 avril, (http://www.lesechos.fr/info/comm/300255818.htm) rassemble beaucoup de monde. On sait que certains services comme les sports, rendez vous ou la culture vont être littéralement décimés. Non seulement en nombre de journalistes (jusqu’à la moitié des effectifs) mais en nombre de pages. Mais toutes les rubriques du journal sont concernées. En outre, l’informatique, le standard, la documentation, les services commerciaux sont touchés, tous indispensables pour faire un journal. La direction souhaite 1000 pages en moins par an, soit 3 pages par jour. La grève immédiate est votée, une grève « historique ». Une décision difficile pour beaucoup de rédacteurs. Notre métier est d’informer et ne pas pouvoir le faire nous pèse. Le vote se fait à mains levées, ce qui nous sera reproché par la direction, mais tout bêtement, on n’a pas l’habitude. Il n’y a jamais eu de grève au journal pour des motifs internes. La grève est décidée pour le 14 avril, à la veille du CE extraordinaire. http://www.liberation.fr/actualite/ecrans/320998.FR.php
Le vote sur la suivante, le 17 avril,
se fera à bulletins secrets. On a l’habitude de voter pour les élections à la
Société des Rédacteurs, la Société des Cadres et la Société des Employés ou
pour les élections syndicales, donc on s’organise très vite, on a les listings,
les urnes. Ceux qui sont en reportage, en vacances, les pigistes, les
correspondants en province ou à l’étranger peuvent voter par mail (on refuse
les sms). Dans chaque service, on leur téléphone et on leur explique la
procédure à suivre. C’est l’effervescence. Les « bureaux » restent
ouverts de 12 h à 14 h 30. La grève sera votée à 83%. L’après midi, les
salariés se retrouvent devant le journal (heureusement, il fait beau), et 129
d’entre eux, portant des tee-shirts blancs numérotés de 1 à 129 et des masques
blancs s’allongent devant le journal. On est nous-mêmes surpris du nombre que
cela fait quand on le voit ainsi, physiquement !
http://latelelibre.fr/index.php/2008/04/le-monde-en-greve/
Malheureusement, on est face à un mur, ce qui est aussi une nouveauté et contraire à la culture de la maison. On propose un « accord de méthode » préparé par nos experts pour essayer de gagner du temps afin de rechercher d’autres solutions, que les experts puissent s’informer, examiner les comptes, etc. Le texte sera refait sept fois, pour aboutir au bout de dix jours de va-et-vient à un « non » pur et dur du directeur des ressources humaines et du secrétaire général du journal. Ni Eric Fottorino, le président du directoire qui vient pourtant de notre rédaction, ni le directeur général, ni Denis Guiraud, n’ont reçu les délégations. On a l’impression de s’être fait balader. D’autant que pendant ce temps là les délais courent et que les négociations ne peuvent pas commencer.
Les AG continuent, certains ont
recommencé à fumer, d’autres comparent leurs antidépresseurs, il y a aussi les
veinard(e)s qui ont perdu du poids. Un « débrayage » est décidé pour
le vendredi 25 avril entre 9 heures et 11 heures, ce qui retarde la sortie du
journal et pénalise la sortie du Monde 2, du supplément télé et des produits
plus. Beaucoup à la rédaction vont contester ce moyen d’action, le trouvant
trop tiède, préférant soit la grève, soit rien. Le journal sort en retard.
Le mouvement ne faiblit pas mais avec les vacances de Pâques, les AG font moins le plein. Il est décidé de ne rien faire en attendant les retours car on ne peut décider sans que tout le monde puisse participer. En revanche, on profite du 1er mai pour aller défiler. Le mardi 29 avril, il faut faire fabriquer en catastrophe une banderole et surtout écrire et faire imprimer un petit 4 pages que nous distribuerons pendant la manifestation. Deux commissions s’y collent, maquette, textes, illustrations sont préparés et la manifestation, lieu de rendez-vous, mots d’ordre, transport du matos, etc. sont décidés. Miracle, cela fonctionne. Le mardi soir, notre petit journal est envoyé à une imprimerie. Heureusement, qu’on sait faire vite !
Le jeudi, on défile, on
distribue. Nos tracts de quatre pages partent comme des petits pains, on n’a
pas besoin de les distribuer, on nous les demande. (Tract de 4 pages "Le Monde en
lutte"). Au retour, il n’y en a pas un seul par terre et on voit les gens
les lire dans le métro. Ce n’est pas grand chose, mais cela nous fait plaisir.
Autant que les gestes de soutien que l’on a eus, « bon courage »,
« ne vous laissez pas faire », « on a besoin de vous » nous ont
mis aussi un peu de baume au cœur.
La grève est décidée de nouveau au retour des vacanciers, le 6 mai, à bulletins secrets et à 63%.
Martine Silber (rédactrice au service culture)


Commentaires
C’est vrai, partiellement vrai. Près d’un an et demi au sein de la direction artistique, 2005-2006, cinquième au central puis troisième étage aux suppléments. J’ai été contraint au départ en 2006.
Arrivé en plein PDV de 2005, petit arrangement d’entrée : facturer en tant qu’indépendant. Un statut particulier , le pire : particulier justement. Même aujourd’hui ne pas savoir si c’est le départ le plus violent ou bien la contrainte. Juste dire, dans le cas d’une défaite et de départs « contraints » les conséquences auront la peau dure. Pas simplement en terme de découragement, de douleur mais aussi et surtout de la persistance de moments d’une rare violence : rendre son bip, le moment du carton à remplir, etc.
Que les « restants » doivent dès maintenant se préparer à voir des amis « partants » s’enfoncer dans une douleur profonde et sans doute durable. Et au dessus de tout, un putain sentiment d’injustice.
Amicalement