Jours de grève
Par Presse en colère le vendredi 9 mai 2008, 23:20 - Humeur - Lien permanent
C’est bizarre les jours de grève. D’abord, il y a plein de rédacteurs qui bossent. Ceux des suppléments (Monde des livres, par exemple) ou Monde 2, mais aussi ceux du quotidien. Parce qu’avec nos horaires, c’est compliqué. On boucle le journal du jour (daté du lendemain) à 10 H 30 et on enchaine sur le suivant. Donc, c’est la veille, l’après-midi qu’il aurait fallu cesser de travailler mais trop tard ! Et puis, on a toujours des fers au feu.
J’ai déjà dit qu’on n’avait pas l’habitude. Certains croyaient qu’il fallait un préavis, mais nous ne sommes pas un service public : il suffit de déposer la motion à la direction. Comme nous sommes des grévistes novices, certes, mais aussi honnêtes et consciencieux, on ne savait pas non plus comment se déclarer gréviste. La DRH nous a fourni la solution, on aurait dû s’en douter (par mail ) puisque ça se retrouve sur le bulletin de salaire. En revanche, si on débraye trois heures, on est payés. C’est un métier !
Mais le pire de tout ça, c’est qu’il n’y a pas de journal. Et un jour sans journal, c’est dur. Si nous en sommes tous un rouage, nous en sommes aussi les premiers lecteurs et les premiers critiques. On lit, on commente, on râle, on se réjouit, ça dépend des jours et des papiers. Déjà quand il arrive en retard, on s’inquiète : « Y a pas le journal ? ». Alors, pas de journal du tout, c’est vraiment bizarre.
Profitant d'un jour de grève, je lis les quelque 380 commentaires (au vendredi 9 mai) des lecteurs du Monde.fr sur l'article relatant toute la crise dans le groupe depuis le 4 avril. On peut les classer en trois catégories:
1) bien fait pour vous, 2) c'est moche mais tout le monde a ses problèmes, 3) continuez à vous battre.
Je suis assez d'accord avec tous.
1) on a collectivement failli, on n'a pas su s'adapter, on commet plus d'erreurs factuelles, voire de français...quelques éléments de réponse: il y a moins de correcteurs, moins de journalistes, moins de personnel (734 en 2003 à la Société éditrice du monde, la SEM, seule touchée aujourd'hui par les licenciements, 584 en 2007), moins de temps (le journal sort plus tôt, 13 heures à Paris au lieu de 17 heures il y a quelques années).
2) La conjoncture: le chômage baisse, les licenciements continuent. La presse quotidienne nationale va mal, moins de pub, moins de lecteurs (qui ont eux aussi moins de temps), plus de coûts. La diffusion totale payée du Monde en 2003 était de 345 231 exemplaires par jour, 316 851 en 2007 (en baisse de 8,2%). La pub a chuté de 11,3%. Les résultats financiers ont baissé de 4,6%.
Mais il faut compter aussi les erreurs de gestion avec au premier chef un loyer invraisemblable (passé de 4,3 millions en 2003 à 8,7 millions en 2007, soit une hausse de 102,3%) dans un immeuble pharaonique. Ce loyer est supérieur de 50% aux prix du marché, donc impossible de trouver un remplaçant. Et un bail de douze ans nous mène jusqu'en 2016. Rappelons que la direction actuelle veut aboutir à une diminution de la masse salariale de 9,4 millions d'euros.
3) à ceux là, merci. Merci à ceux qui sont prêts à payer plus cher, merci à ceux qui s'approprient leur journal, notre journal, merci à ceux qui nous défendent (vigoureusement) contre d'autres plus acides.
Merci, on va faire de notre mieux pour leur donner raison.
Martine Silber, rédactrice culture

Commentaires
Nous ne sommes une compagnie de théâtre indépendante dont "Le Monde" ne traite pas l'actualité de sa création. Nous ne sommes une poignée de gens en lutte contre l'abandon de la culture par l'Etat, la maltraitance des intermittents, les obstacles administratifs toujours plus nombreux (après le licences voici les numéros d'objet à quand les matricules ?) Et pourtant nous sentons combien face aux difficultés de votre journal, votre lutte est nécessaire, justifiée, indispensable. Supprimez des emplois, réduire les pages culture à un agenda ou à des articles ne consacrant que ceux qui sont déjà consacrés, voilà bien le monde en minuscule. Privatisez les profits, socialisez les pertes tel est le slogan de ceux qui font le monde en minuscule. Alors à vous qui vous vous battez pour Le Monde en majuscule, amitiés, soutien. L'issue d'une lutte n'est jamais écrite d'avance, écrivez-la avec vos mots, votre sensibilité, votre regard.
Bien à vous.
Pour la Compagnie le Château de Fable
Claude Bonin
metteur en scène
On est avec vous, continuez! C'était bien de vous voir dans les rues le 1er mai. Sans journalistes (on pourrait aussi dire "sans secrétaires, sans garçons de bureau, sans commerciaux"…), pas de presse, et sans presse, où allons-nous?
Pour moi, lecteur du "Monde" depuis...1955 (j'ai 69 ans!) le grand virage a été le supplément "Monde 2" du vendredi, vente forcée d'articles sans intérêt à 2,5 € contre laquelle je me suis rebellé: et c'est alors que je me suis aperçu qu'on pouvait vivre un jour sans "le Monde"; ensuite, il a été logique de passer à 3 ou 4 jours par semaine, quand on a internet.
Je suis inquiet devant la multiplication des co-produits : les livres sur les philosophes (très mal imprimés et difficiles à lire, que je n'ai pas achetés), le CD du samedi (au début, des films ambitieux, pour passer ensuite à toute la série des James Bond): "le Monde" deviendra-t-il un produit où l'on trouve de tout,et, même, accessoirement, un journal (ce qui contribue à la dévalorisation de son image)?
Je me doute bien de la difficulté de concevoir un projet éditorial original à notre époque; reste que je crois que la bonne question est " Qu'est-ce qui peut faire éprouver le besoin d' acheter "le Monde", parce qu'on ne le trouve pas ailleurs?" Un ensemble ou une sélection? Et quelle sélection? En tous cas, je sais bien ce qui me rendait "le Monde" de Beuve-Méry indispensable, et qui a disparu : une certaine exigence. C'est peut-être là qu'est la réponse: dans une qualité qu'on ne trouvait pas ailleurs, plus que dans le choix des rubriques à conserver ou à supprimer.
PS- En passant: votre nouvelle météo est archi-nulle! Passionnant de connaître les prévisions pour les îles Fidji, mais impossible de trouver avec une certaine précision celles de la région de France où l'on habite...
Qu'est ce qu'un journal ?
Un collectif de personnes s'activant pour produire au travers de l'info du cash au profit d'actionnaires ne participant pas à la bonne marche de l'entreprise - sauf à contrôler les comptes - ou bien un collectif d'intelligences propres à ce métier entouré d'un nombre important de collaborateurs indispensables pour produire chaque jour cet ensemble de pages qui semble aujourd'hui encore indispensable à nombres de citoyens.
Pour résumer, que peuvent faire des financiers d'un journal de qualité sans journalistes et que pourraient faire des journalistes qui subissent année après année un écrémage permanent synonyme de baisse de qualité ? Apparemment pas grand chose de bien différent à ce plan qui vous ait proposé. En êtes vous bien sûr ?
Et si vous partiez tous vous membre de la rédaction du Monde, avant que vous ne retrouviez plus que la moitié dans une paire d'années, pour créer un nouveau quotidien.
Que vous le sachiez ou non, que vous le vouliez ou non, Le Monde (les Mondes devrai-je dire) que l'on a connu est mort. Et quelques soient les initiatives - légales - que vous puissiez prendre c'est inéluctable : la société des rédacteurs ne peut reprendre le contrôle financier de son journal.
Désormais le loup est dans la bergerie. Et la trésorerie étant ce qu'elle est on peut dire que pour vous c'est plié ... si vous restez, même si vous la jouez solidaire. Combien de temps réussirez vous à résister aux pressions de toutes sortes ?
Un journal qui perd sa rédaction n'existe plus. C'est une certitude.
Une rédaction qui n'a plus de journal (locaux, matériels, finance, fonds documentaires, machines à café, etc) peut elle AUJOURD'HUI créer un nouveau quotidien ? Ce qui répondent par la négative devraient s'inspirer de tous les piqueteros de la terre et qui se sont mis en SCOOP, qu'ils aient ou non pu récupérer leur outils de travail initial.
Désormais c'est un combat entre la matière grise et l'argent. C'est un combat entre la solidarité et le pouvoir d'une nomenclatura. Il suffit de sortir la tête du guidon 24 heures et voir le monde tel qu'il est. Et non ce que l'on veut nous faire croire ou que Le Monde a ces dernières années voulu nous le faire croire ; pour exemple je ne prendrais que les articles concernant Hugo Chavez. Certes le bonhomme n'est pas un saint, loin de là. Ses proches sont les dignes représentants de tous les tropicalismes sudacas. Mais son régime est infiniment plus proche des standards européens que ceux qui l'ont précédé au Vénézuela, même s'il en est encore nettement éloigné. Combien de fois avez vous été brocardé dans Acrimed sur ce sujet ? Combien de fois votre confrère du Monde Diplo a eu une position sensiblement différente de la votre ? Nul ne sait si ce gouvernement ne va pas finir comme de nombre de régimes populistes sud-américains. La probabilité est forte vu le manque de cultures démocratiques de ses élites et le pouvoir de nuisance des riches familles vénézueliennes qui pourront toujours compter dur l'ami américain lorsque le temps sera venu. Quoiqu'il en soit il n'y a pas un méchant Chavez et un bon Lula. Par ses choix écologiques/économiques ce dernier oblitère de façon nettement plus sensible le devenir de son peuple, de son pays et de la planète que son homologue. Même si le futur d'un Vénézuela plus juste, plus équilibré ne passera pas forcément par Hugo Chavez.
Voilà le monde dans lequel nous vivons et pas celui que l'on aimerait qu'il soit. Pour être libre il faut être indépendant. Cette indépendance ce ne sont pas les marchés publicitaires et les finances des investisseurs qui vous l'apporteront
Aucun lecteur ne pleurera la disparition du monde si sa société des rédacteurs s'attèle a en créer un meilleur encore et totalement indépendant.
Votre avenir et celui de votre journal doit être entre vos mains et uniquement dans vos mains. Dans le cas contraire qui pourrait soutenir une action qui in fine ne pourrait que concrétiser définitivement la fin de l'indépendance éditoriale de votre organe qu'il est pour nom ou pas "Le Monde".
Un grand journal est une utopie. Si c'est membres n'y croient pas et veulent uniquement capter une part des recettes publicitaires alors son public n'y croira pas non plus. Le Monde d'aujourd'hui est en passe de devenir la voix de son maître. Il est temps que vous en preniez conscience. Et un nouvel avenir s'ouvrira à vous.