C’est bizarre les jours de grève. D’abord, il y a plein de rédacteurs qui bossent. Ceux des suppléments (Monde des livres, par exemple) ou Monde 2, mais aussi ceux du quotidien. Parce qu’avec nos horaires, c’est compliqué. On boucle le journal du jour (daté du lendemain) à 10 H 30 et on enchaine sur le suivant. Donc, c’est la veille, l’après-midi qu’il aurait fallu cesser de travailler mais trop tard ! Et puis, on a toujours des fers au feu.

J’ai déjà dit qu’on n’avait pas l’habitude. Certains croyaient qu’il fallait un préavis, mais nous ne sommes pas un service public : il suffit de déposer la motion à la direction. Comme nous sommes des grévistes novices, certes, mais aussi honnêtes et consciencieux, on ne savait pas non plus comment se déclarer gréviste. La DRH nous a fourni la solution, on aurait dû s’en douter (par mail ) puisque ça se retrouve sur le bulletin de salaire. En revanche, si on débraye trois heures, on est payés. C’est un métier !

Mais le pire de tout ça, c’est qu’il n’y a pas de journal. Et un jour sans journal, c’est dur. Si nous en sommes tous un rouage, nous en sommes aussi les premiers lecteurs et les premiers critiques. On lit, on commente, on râle, on se réjouit, ça dépend des jours et des papiers. Déjà quand il arrive en retard, on s’inquiète : « Y a pas le journal ? ». Alors, pas de journal du tout, c’est vraiment bizarre.

Profitant d'un jour de grève, je lis les quelque 380 commentaires (au vendredi 9 mai) des lecteurs du Monde.fr sur l'article relatant toute la crise dans le groupe depuis le 4 avril. On peut les classer en trois catégories:

1) bien fait pour vous, 2) c'est moche mais tout le monde a ses problèmes, 3) continuez à vous battre.

Je suis assez d'accord avec tous.

1) on a collectivement failli, on n'a pas su s'adapter, on commet plus d'erreurs factuelles, voire de français...quelques éléments de réponse: il y a moins de correcteurs, moins de journalistes, moins de personnel (734 en 2003 à la Société éditrice du monde, la SEM, seule touchée aujourd'hui par les licenciements, 584 en 2007), moins de temps (le journal sort plus tôt, 13 heures à Paris au lieu de 17 heures il y a quelques années).

2) La conjoncture: le chômage baisse, les licenciements continuent. La presse quotidienne nationale va mal, moins de pub, moins de lecteurs (qui ont eux aussi moins de temps), plus de coûts. La diffusion totale payée du Monde en 2003 était de 345 231 exemplaires par jour, 316 851 en 2007 (en baisse de 8,2%). La pub a chuté de 11,3%. Les résultats financiers ont baissé de 4,6%.

La façade du Monde, situé au 80 boulevard Auguste Blanqui, Paris 13e.

Mais il faut compter aussi les erreurs de gestion avec au premier chef un loyer invraisemblable (passé de 4,3 millions en 2003 à 8,7 millions en 2007, soit une hausse de 102,3%) dans un immeuble pharaonique. Ce loyer est supérieur de 50% aux prix du marché, donc impossible de trouver un remplaçant. Et un bail de douze ans nous mène jusqu'en 2016. Rappelons que la direction actuelle veut aboutir à une diminution de la masse salariale de 9,4 millions d'euros.

3) à ceux là, merci. Merci à ceux qui sont prêts à payer plus cher, merci à ceux qui s'approprient leur journal, notre journal, merci à ceux qui nous défendent (vigoureusement) contre d'autres plus acides.

Merci, on va faire de notre mieux pour leur donner raison.

Martine Silber, rédactrice culture