Nous, on l’appelait l’Amiral. Dans le journal, (L’Evénement du Jeudi, ndlr), il signait de son nom, Bernard Veillet-Lavallée. Mais non, avec sa casquette bleue de marin du Guilvinec, ses cigarettes brunes, ses coups de tabac et sa voix rocailleuse, ce ne pouvait qu’être l’Amiral. Tout le monde le désignait par ce surnom affectueux. Nous étions des godelureaux de trente ans. Lui en avait beaucoup plus au compteur. C’était un journaliste comme on en fait plus. Mauvais caractère et main sur le cœur. La gouaille des poulbots qui ne sont plus dupes. Il avait traversé France Soir et le Matin avec l’élégance d’un albatros en plein vol. Les mers agitées, il connaissait.

Un jour, l’Amiral avait sorti sans en faire des tonnes l’histoire du Rainbow Warrior. Il était le premier à révéler que les services secrets français avaient coulé le bateau de Greenpeace. L’affaire a eu le rebondissement que l’on sait. L’Amiral n’a jamais cherché à en tirer la moindre gloriole. Il est passé à autre chose. A un fait-divers de plus, sans doute.

Et puis voilà, il y a eu l’été 1990. Le journal était une incroyable réussite. Mais il ne fallait pas s’endormir sur ses lauriers. Pour remotiver les troupes, JFK (Jean-François Kahn) a convoqué tout le monde à un week-end de réflexion au domaine des Bézards, un endroit improbable au sud de Paris, avec salles de séminaire, bungalows, piscine, tennis, restaurants. Cela démarra comme une vaste fête avec frasques diverses et variées s’achevant, au petit matin, par une bagarre rangée avec les invités d’un mariage voisin, qui n’avaient pas voulu partager le champagne. Le lendemain matin, une partie de la rédaction en chef tenta une sorte de putsch, qui, vu l’état comateux de l’équipe, aboutit à un pschitt absolu. Au repas qui suivit, l’Amiral maugréait dans sa barbe. Ca n’allait pas fort. Il faisait soleil. Les filles étaient en beauté. Le vin pétillait. Il en fallait plus pour gâcher la journée. Alors, il partit… Deux jours plus tard, on a découvert son corps le long d’une voie de chemin de fer. L’Amiral avait décidé de tirer sa révérence. Sans rien dire. En colère.

Nous n’avons jamais compris ce qui s’était passé. Trop de tumulte, trop d’agitation, sans doute. Une vie consacrée au journalisme aux dépens de sa famille, de ses enfants, de ce fils handicapé qu’il protégeait sans jamais le dire. Jamais je n’ai vu un journal pleurer autant un des siens. Ce fut terrible. Et puis, le show must go on. Alors, on reprit le chemin des claviers. Mais quelque chose s’était brisé. Quelques années plus tard, il y eut un dépôt de bilan, un premier plan social, puis un second. Rue Christine, il n’y avait plus de fête après le bouclage depuis bien longtemps.

A chaque fois que je vois des nuages s’amonceler à l’horizon d’un journal, je pense à l’Amiral. Il râlait. Il tempêtait. Il vitupérait. Parfois, il titubait un peu trop. Peu importe. Mais c’était un journaliste en colère, qui aimait les journaux au-delà de tout et surtout ceux qui les font. Que dirait-il aujourd’hui ?

Pourquoi vous parler de l’Amiral aujourd’hui et dans un contexte aussi éloigné ? Parce que la richesse de la presse ne repose que sur la collection de ces individualités qui, jour après jour, semaine après semaine, l’invente avec leurs humeurs, leurs sexes, leurs amours, leurs emportements, leurs passions… L’oublier, c’est comme une seconde mort.

Yann Plougastel