C'est demain que vont être annoncées les modalités de départ dans le cadre du volontariat (ou peut-être devrait-on dire de la résignation). Le journal, ce journal qu'on a tant aimé, en se vidant à nouveau et cette fois de presque un quart de ses effectifs, va à nouveau tourner une page. Peut-être la plus dure à tourner après ces presque 4 années de crises à répétition, de convulsions, de drames et de psychodrames.
La presse écrite, on le sait, va mal. Internet, les gratuits, la baisse de la publicité, le prix du papier, une litanie que l'on connaît. Cela, ce n'est la faute de personne, c'est peut-être juste un peu dommage que les décideurs n'aient pas su le prévoir, l'anticiper, bref, faire leur boulot en amont.
Mais si la presse écrite va mal, le Monde, lui, va encore plus mal. Des années de gestion hasardeuses, de dépenses inconsidérées, de stratégies suicidaires, disent les uns... qui néanmoins étaient déjà là au moment où tout cela se jouait et n'ont jamais tiré la sonnette d'alarme. Des crises de "gouvernance" ensuite, pour reprendre un mot devenu à la mode mais qui ne cache parfois rien d'autre que le choc des ambitions individuelles, des coups de poignards dans le dos, des trahisons d'opérette et le fracas dérisoire des égos. Bref, des mois de schizophrénie, d'espoirs, de rechutes, et peut-être au final, aux yeux de certains parmi les plus Cassandre d'entre nous et du dehors, de lente agonie.
Toujours est-il que ceux qui vont en faire les frais, ce sont les salariés: journalistes surtout, mais aussi correcteurs, informaticiens, infographes, assistantes, standardistes, garçons de bureaux, et j'en oublie forcément...
Aucun de tous ceux-là n'a démérité. Chacun, à la place qu'il occupait, a donné le meilleur de lui-même à ce journal auquel il se sentait appartenir. Chacun a tenu son rôle du mieux qu'il pouvait. Et ce sont eux, tous ces "chacun", qui vont faire les frais de ce gâchis sans nom, de cet amateurisme coupable et triomphant, mais aussi... de cette injustice sans précédent.
Il y a ceux qui vont partir avec, certes, grâce à l'acharnement de nos représentants syndicaux, un peu plus de dédommagement en poche que lors des départs précédents, mais néanmoins pour la plupart cassés, porteurs de plus ou moins d'amertume, de déception voire de rancoeur, certains pour enchaîner sur une retraite bien méritée, d'autres pour mettre fin au supplice ou simplement juste résignés à ne plus continuer d'espérer des lendemains qui chantent.
Il y a ceux qui vont rester, sans savoir a priori ni où ils seront affectés ni comment ils vont réussir à travailler comme quatre, ni même au fond pour quel journal ils vont travailler. Le Monde de demain ? Le papier est-il voué à disparaître comme nous prédisent certains ? Va-t-on aller vers plus d'actu ? Moins d'actu ? Plus de pages ? Moins de pages ? Plus cher ? Moins cher ? Une nouvelle formule ? Le retour à une ancienne formule mais relookée ? Va-t-on rester Boulevard Blanqui ? Déménager ?
Tous les buits courent et leurs contraires le long des couloirs, au gré des rencontres de cafétéria ou de fumoirs et le lendemain c'est le contraire qui est prédit. Car j'imagine qu'à l'extérieur, c'est difficile à croire, mais dans ce grand journal du soir qui il n'y a pas si longtemps était même dit "de référence", hormis quelques "happy few" passés au travers de toutes les gouttes, aucune info véritable ne filtre, seulement des rumeurs... Trois ans à traquer des nouvelles de l'entreprise dans laquelle on travaille dans les pages des concurrents. Radio moquette. Du venin.
Alors voilà, on y est presque. Le silence assourdissant des autres médias devant la "crise" du Monde va pouvoir reprendre. Les lecteurs perdus ou désabonnés vont pouvoir dire "ils l'ont bien cherché". Les aigris et autres allergiques aux médias vont peut-être même pouvoir se fendre d'un "bien fait pour leurs gueules !" Les plus chanceux vont, on le souhaite, pouvoir retomber sur leurs pieds. Les autres tenter de tourner la page et d'oublier. A tous il faut souhaiter bonne chance.
Bref, le Monde va pouvoir se remettre à tourner...
Hélène Viala (journaliste au Monde)










